Dimanche 29 mai 2011
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Invités aux vernissages, rencontres presse et autres dédicaces,
comme éditorialistes et critiques d'art, nous avons récemment répondu présent à deux évènements, l'un se voulant philosophique, l'autre extrêmement festif. Et, une fois de plus, nous avons
pu constater que l'usine à gaz médiatique se mettait en route pour con...sacrer des noms et des labels.
La galerie Henry Chartier avait réuni une dizaine de personnes, artiste et
personnel de la galerie compris, pour une interview improvisée menée par un de nos critiques d'art lyonnais, encore actif, face à l'artiste parisien Guillaume Lebelle. Initialement
installée rue Burdeau, se démarquant dans le paysage artistique lyonnais par un choix de peintures assez caractéristique très proche de la touche graphique de Pierre
Alechinsky ou celle de Jean Raine, la galerie Chartier a récemment inauguré son nouvel espace rue René Leynaud. Ce soir-là nous observions lors de cette rencontre, la construction des rôles,
des attitudes et des discours de chacun des acteurs:
l'artiste, le galeriste, le critique, le public et, au milieu de tout ça, la position du journaliste. Le critique déclara que tel tableau est un "Cézanne éclaté" et que son rôle au
critique d'art est "de faire aimer la peinture à tous". Mais devant une audience en attente, un artiste très peu expansif sur lui-même et son art, un galeriste encore moins bavard qui a
tout misé sur l'improvisation et les idées des autres, le critique d'art ne trouva mieux que de demander à l'artiste de parler de sa peinture. La fameuse interview tourna vite en dialogue de sourds et de muets.
Oserons-nous affirmer de laisser à Cézanne ce qui est à Cézanne, car ces parellèles allégoriques, qui veulent nous faire croire qu'un nouveau génie de la peinture est né, ne font que rapprocher
deux styles mais nous éloigner de l'oeuvre que nous sommes venus voir. Demander à un peintre de parler de sa peinture, alors qu'il a tout "dit" dans ses tableaux, c'est vouloir à tout prix mettre des mots sur un langage pictural dont les
codes relèvent strictement du visuel: c'est au spectateur de percevoir les couleurs, les lignes, les tâches, les seuls vocables de l'artiste et de s'émouvoir ou pas. A quoi bon finalement toutes
ces paroles puisque la peinture est un langage non-verbal? D'ailleurs nous vous invitons à rendre visite à la galerie Henry Chartier et vous confronter aux oeuvres de Guillaume Lebelle. Merci
Henry Chartier de nous avoir invité.
Le lendemain soir, à la galerie Le Réverbère, au bruit des bulles qui remplissaient les
coupes de champagne et l'odeur de la mozzarella à l'huile d'olive, nous avons plus vite remarqué les serveurs aux beaux tabliers rouges brodés HSBC que l'exposition elle même. Des
photographes photographiaient les artistes photographes et les photographies, tandis que la foule tirée à quatre épingles s'amoncelait autour du buffet. Nous nous sommes difficilement
frayé un chemin entre les joyeux groupuscules pour arriver à photographier et à regarder les oeuvres exposées: "Coastline" de Xiao Zhang et "Sur le chemin de Tepeyac" d'Alinka Echeverria,
deux séries de photographies récompensées par le Prix HSBC de la Photographie 2011, label qui se veut prestigieux au même titre que "international", "grand prix de",
"collection de"... Faut-il croire que tout ce battage médiatique peut labelliser une oeuvre aux yeux du grand public? Mais où est-il, le grand public? Avec les moyens techniques mis à
sa disposition - appareils numériques, logiciels de correction, imprimantes haute définition - il considère être lui aussi un créateur, un artiste.
-
"Nul ne sait s’il n’est informé, car la dé-contextualisation voulue par l’auteur permet de s’attacher aux attitudes individuelles, à ces corps porteurs non pas d’une
pénible et lourde croix mais d’une Vierge vénérée. L’accumulation des personnages, la beauté et l’étrangeté de leur harnachement, constituent une série exceptionnelle qui permet de visualiser
la démesure de cette croyance, la beauté du geste et sans doute la métaphore du surréalisme mexicain."
-
"Xiao Zhang nous livre une dérive étonnante le long de la côte. Il la décrit comme “belle et
douloureuse”. On y voit les vacances, les mariages, les déchets, la solitude, une Chine intime et contemporaine sans aucune facilité exotique." (extraits du dossier de presse de la galerie)
Dans un
monde où les valeurs et les goûts se fabriquent artificiellement, où l'envie et l'émotion ne sont que des réactions anticipées à des produits de masse et de mode créés à propos,
l'art ne semble pas faire exception à la règle. Dans un système conventionnel, appuyé avec zèle par l'engrenage médiatique, le discours sur l'art devient primordial, au détriment de l'art
lui-même. Ce que tel ou tel critique dit sur tel ou tel artiste ou lieu d'art compte cent fois plus que les réactions des anonymes. La course infernale après les titres, les décorations et
les estampilles, après les articles de presse et les reportages de télévision, confère à la presse un immense pouvoir dont elle peut faire usage à bon escient ou sous un intérêt
quelconque.
"Le pouvoir est présent dans les mécanismes les plus fins de l'échange social:
non seulement dans l'Etat, les classes, les groupes, mais encore dans les modes, les opinions courantes, les spectacles, les jeux, les sports, les informations, les relations familiales
et privées, et jusque dans les poussées libératrices qui essayent de le contester... la raison de cette endurance et de cette ubiquité, c'est que le pouvoir est parasite d'un organisme
trans-social, lié à l'histoire entière de l'homme, et non pas seulement à son histoire politique, historique. Cet objet en quoi s'inscrit le pouvoir, de toute éternité humaine, c'est: le
langage - ou pour être plus précis, son expression obligée: la langue. [...] Il ne peut donc y avoir de liberté que hors du langage." Le challenge de Roland Barthes, dans cette leçon inaugurale au Collège de France en 1977, est, en tant
que transmetteur d'un savoir ou d'une méthode (professeur notamment), de "tenir un discours sans l'imposer".*
Informer le grand public à travers un site d'art, un
journal, une revue, une émission de radio ou de télévision, nous confère, nous journalistes, un grand pouvoir, celui du savoir dire et du pouvoir dire, mais n'oublions jamais que ce pouvoir
exige des devoirs:
-
l'éthique, ne jamais franchir la ligne rouge, rester impartial, prendre du recul affin d'éviter les effets
d'annonce
-
l'honnêteté, car il est facile de vendre aujourd'hui "son âme au diable", le critique doit toujours penser à
la personne à laquelle s'adresse son article
-
le doute, car à l'époque de la mondialisation et de la désinformation permanente, sommes-nous vraiment sûrs
de nos idées? souvenons-nous que les refusés du 19e sont aujourd'hui les grands maîtres de la peinture que tout le monde s'arrache
Pouvoir, oui. Devoir, surtout. Voilà
pourquoi le plus important à nos yeux pour un critique est de parler d'art et pour un galeriste de dénicher les artistes de talent, pour éviter que l'art se résume à un comptage de bulles le soir
du vernissage.
GUILLAUME LEBELLE
17 MAI - 16 JUILLET 2011 Peintures de 2010-2011
Galerie Henri Chartier 35 rue Leynaud 69001 Lyon / du mardi au samedi métro Croix Paquet (à 100m) _ Hôtel de ville parking
Louis Pradel _ Tolozan _ Terreaux de 10h à 19h30 et sur rendez-vous / Rencontre débat le mardi 14 juin à 19h30 avec
Guillaume Lebelle et Pierre Wat, professeur d’histoire de l’art à l’université Paris I et critique d’art
Xiao Zhang, Alinka Echeverria
Dans le cadre des 30 ans de la galerie Le Réverbère,
Les lauréats 2011 du Prix HSBC pour la Photographie: Du 18 mai au 23 juillet 2011 / Galerie Le Réverbère Catherine Dérioz Jacques Damez 38 rue Burdeau 69001 Lyon / du mercredi au samedi de 14
h à 19 h et sur rendez-vous en dehors de ces horaires
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* Roland Barthes, Leçon inaugurale de la chaire de sémiologie littéraire au Collège de France, prononcée le 7 janvier 1977.
©Guillaume Lebelle, 2010, technique mixte sur toile, 200/200cm
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